La théorie des ethnosystèmes.
Processus d’identification et complexité sociale*
Introduction
Les
sciences sociales ont souvent été trop peu précises dans leurs références à ce
qui a été qualifié communément d’ethnie, groupe ethnique, tribu ou nation. Je pense que le choix de ces catégorisations n’a
pas du tout été fait par hasard, mais qu’il a obéi aux contextes incorporés
dans différentes conjonctures sociales, politiques et, par conséquent, épistémologiques.
Outre la tentative de
corriger certaines de ces incohérences, il serait intéressant d’aller au-delà
du profond préjudice ethnocentrique qu’implique le fait de distinguer les
diverses formes adoptées par les ethnosystèmes, ce qui génère une sorte de
sous-évaluation culturelle de ces sociétés qui n’ont pas accédé au rang supposé
«noble» de la « nation ». Les dénominations qui structurent cette taxonomie
pyramidale renvoient à une sorte d’enchaînement sémantique chargé
d’implications morales évidentes. La « nation » serait l’État « idéal » des
sociétés et correspondrait à ce qui prétend constituer le degré d’évolution le
plus élevé.
Ces nations coïncident,
non par hasard, soit avec les États-nations modernes (Espagne, France, Allemagne),
soit avec les ethnosystèmes de haute lignée (terme avec lequel j’essaie de
traduire l’empreinte traumatique de l’historicisme rétroactif basé sur des
intentions de justification a posteriori de processus actuels), des ethnosystèmes
donc liés aux vieilles traditions, disais-je, ergo «historiques» et
dotés d’une civilisation moderne et « avancée » qui se reflète dans des
structures de l’État
bien articulées en termes uniformisateurs, c'est-à-dire, modernisateurs;
l’Angleterre, et sa dérivation expansive (la Grande- Bretagne), constitue un
splendide exemple de ce sous-échelon de la construction « racistoïde » que je
suis en train d’essayer de démontrer par le biais de métaphores. Plus bas (mais
à une bonne distance) se trouveraient les nationalités, les entités sociales
pour lesquelles on a toujours réservé sois l’épithète péjoratif de « régions »
(Pays basque, Catalogne, Corse) soit une batterie de mécanismes conceptuels qui
prétendent nier leur existente (Kurdistan, Casamance). À un niveau inférieur se
trouveraient les « ethnies » tout court, des nébuleuses identitaires situées
dans un tel état de primitivisme qu’elles sont aveuglées par l’attachement
irrationnel à des éléments « culturels » et par des liens émotionnels de
caractère sanguin, archaïque. Ce n’est absolument pas le fruit du hasard si, avant
la guerre qui a frappé l’Occident balkanique, on parlait des « nations de la
Yougoslavie », tandis que pendant et après le conflit armé les mêmes groupes
(Serbes, Croates, Bosniaques) sont traités comme des « ethnies balkaniques ».
Derrière les « ethnies
» se trouvent les « groupes ethniques », groupements sociaux «exotisés» et
minorisés, souvent incrustés dans des cultures dominantes. Ainsi, par exemple,
les Maghrébins sont un « groupe ethnique » à Barcelone, mais pas les Allemands
à Majorque, ni les Britanniques à Sitges, Alhaurin de la Torre ou Prada de
Conflent. Dans la partie la plus basse de la classification, dans les zones de
déchéance directe (on suppose dans l’enfer du caractère obtus de l’humanité),
nous trouvons les tribus, summum absolu de l’irrationalité ancestrale
qui reflète des mondes obscurs et chaotiques proches de l’animalité la plus
viscérale. Évidemment, les tribus sont africaines, mais aussi asiatiques,
amérindiennes, etc.
Selon nous, tous ces
termes constituent des étiquettes employées pour catégoriser le résultat
factuel d’un même mécanisme socioculturel présent n’importe où, et en tout
temps : l’agglutination de conscience, le résultat (et point de démarrage) que
serait ce «tout » complexe, dynamique et enchevêtré que nous proposons de
dénommer « ethnosystème ».
Dans l’ensemble, les
peuples non hégémoniques (les autres sont présentés comme «naturels » et pour
autant incontestables et hors du champ d’expertise des spécialistes à la
recherche de « constructions identitaires ») profondément « minorisés » et
communément situés en dehors de la sphère qui s’accommode au plus noble rang
des « nations » modernes, configurent des ethnosystèmes qui ont été visualisés
sous un angle qui dessine un vaste continuum entre deux grands pôles :
d’une part l’essentialisme (ou substantivisme) qui chosifie les cultures et les
réduit à de simples « choses » organiques, fermées, substantielles, qui se
réfèrent à des « essences » étanches et parménidiennes. D’autres part, le pôle
du déconstructivisme qui, à partir du moment où il s’approprie la découverte du
caractère constructif de toute communauté humaine (caractère qui est commun à
toute réalité sociale, soit dit en passant), nie implicitement toute
opérativité sociale « réelle » aux constructions ethnico-identitaires en les
reléguant au sousmonde fantasmagorique de l’irrationnel, de l’ « hypnotique »
(on pourrait seulement expliquer ainsi l’attachement des masses à une
revendication « ethnique ») et en suggérant le caractère illusoire des pauvres
personnes abasourdies (hypnotisées ?) qui font leurs les liens
d’identification, liens supposés inventés et irrationnels.
Devant cette situation
polarisée des conceptions sur les réalités ethnonationales, je pense qu’il y a
une certaine urgence à mener à bien un travail de réélaboration théorique
centrée sur la plausibilité heuristico-explicative du concept d’ethnosystème.
Un concept que je prétends appliquer à l’ensemble des sociétés humaines à
n’importe quelle échelle spatiotemporelle.
Comme nous allons le
voir, je considère que la théorie des ethnosystèmes, et de fait le terme même
d’« ethnosystème », exprime une constante anthropologique humaine que nous
pourrions qualifier, en utilisant la terminologie la plus en vogue
actuellement, d’ « interculturalité ».
Avant de continuer, je
dois reconnaître la source de ma progre conceptualisation et théorisation des «
ethnosystèmes ». Ce mot, je l’ai lu pour la première fois dans l’article
"Le géographe face aux ethnies", dans lequel le géographe français
Roland Breton concluait que « la géographie doit se tourner vers l’analyse des
ethnosystèmes » (Breton, 1987, p.213). En considérant qu’il prétendait (et je
prétends) mener à bien une théorisation qui peut aussi s’appliquer à l’analyse
géographique, j’ai considéré opportun ce concept, et j’ai essayé de l’incruster
dans la tradition russo-soviétique de l’ethnographie pour, après un tamisage à
l’aide de différentes positions, arriver à générer un corpus
théorico-explicatif qui servirait de prisme de lecture et d’analyse. Cette
incrustation avec l’ethnographie soviétique a été certainement simple, vu que
le terme ethnosystème avait aussi une certaine présence dans les écrits de
chercheurs comme le géographe russo-tartare Lev Nikolaevi-Gumilëv. Dans son
ouvrage "etnogenez i biosfera zemli" (l’ethnogenèse et la biosphère
de la terre), Gumilëv utilise le concept d’ethnosystème pour caractériser des ethnos
(ethnies) dynamiques et dotées d’historicité, loin pour autant des
conceptions statiques et substantialistes présentes dans la majorité des
visions du phénomène ethnique en Occident.
Des auteurs, comme plus
spécialement Claude Raffestin, ont servi de base lors de l’établissement de
catégories explicatives comme celle de « frontière » prise sous sa forme
sociale multidimensionnelle et appréhendée conceptuellement en tant
qu’outillage sémique socialement fonctionnel de structuration de nombreuses
collectivités. Michel Maffessoli, Georg Simmel et Edgard Morin, en plus
d’anthropologues comme Manuel Delgado et d’historiens comme Ferran Iniesta,
constituent d’autres éléments de référence fondamentaux dans le processus de
l’origine de la théorie ethnosystémique.
Cette théorie, et il
est juste de le mentionner, est traversée par un fil souterrain qui dérive de
la tradition « maussienne » représentée aussi bien par Marcel Mauss que par
d’autres sociologues et anthropologues que nous pourrions qualifier d’intellectualistes,
étant donné qu’ils misaient sur un matérialisme radical (que je fais mien), et
qui met l’accent sur le caractère matériel des idées et des représentations
imaginaires. Imaginaires sociaux qui, à de nombreuses occasions, s’avèrent plus
déterminants dans le devenir géo-historique des populations que les contraintes
purement physiques et, quelquefois, strictement centrées sur le calcul
coûts-bénéfices et/ou sur le bilan utilitariste.
Digression
sur l’idéologie du « métissage »
Le mot «
métissage », employé dans le combat social contre le racisme et l’exclusion, ou
bien comme pure métaphore dans le domaine des sciences humanistiques (allégorie
opposée à la pureté culturelle et/ou raciale) mérite d’après moi tout le
respect du monde. À la différence de
son emploi pervers de la part de certains qui pensent que, avec un tel emploi,
ils biologisent un processus social et dissimulent un ethnocide des « autres ».
Le terme métissage
vient du français métis, et désigne une personne (un individu physique) née de
deux géniteurs considérés, phénotypiquement, comme « différents », surtout par
la couleur de la peau et par d’autres traits « objectifs » et visualisables. Le
mot de plus vient de la racine indoeuropéenne meik (mélange), qui dénote
de fait un mélange de « sangs » et de traits physiques. Pour autant, il s’agit
d’un terme qui, sérieusement, ne peut s’appliquer que 1) à des individus
physiques et 2) à des processus biologiques, et non (comme généralement) 1) à
des collectivités humaines et 2) à des processus sociaux. Plus loin, nous
reviendrons sur ce point que je considère central.
En nous concentrant sur
le métissage employé dans son sens littéral (individuel et
biologico-phénotypique, j’insiste), il faut se concentrer sur unfait
significatif : en Amérique latine, où le terme souvent est utilisé sans lesens
péjoratif et ethnocide que je critiquerai ici, le métis de l’Européen(blanc) et
de l’Amérindien, est dénommé ladin ; le métis d’un Noir et d’une Européenne,
mulâtre (de « mule », c'est-à-dire, croisement d’un cheval et d’une ânesse). D’autre
part, le métis de race blanche et xanthoderme («jaune ») est dénommé
euro-asiatique. Mais attention : personne ne qualifie, personne ne définit,
personne ne classifie, n’étiquette ou ne catégorise un individu né du «
croisement » entre Allemand et Français ; ou entre Anglais et Suédois ; ou
entre Belge et Hollandais ; ou entre Italien et Autrichien. De plus, comment
qualifier Pushkin qui était le « mélange » de l’Éthiopien (noir) et du Russe
(blanc) ? : d’aucune manière. Pushkin n’était pas un « Mulâtre », il était
russe, un point c’est tout ! Comme nous le voyons, seulement dans de rares
occasions un « mélange » sera qualifié demanière exceptionnelle et s’insère
dans un terme substantif. Les normaux ne sont pas des métis ; les autres le
sont.
L’idéologie du «
métissage » obtient souvent du succès dans son objectif inexprimé: cacher, sous
prétexte de l’existence d’une supposée panacée de cohabitation (melting pot)
l’imposition d’un unique modèle social, politique et économique. Un modèle considéré non comme
l’unique possible, mais comme l’unique véritablement progressif, vertueux et
humain. Durant sa lente déglutition
de la part de ce magma sous lequel se cache le pouvoir unique de l’État et du
marché « libre », les différentes collectivités sociales vont appliquer ce
modèle à un univers d’individus atomisés, dotés de « cultures » désactivées
politiquement, c'est-à-dire folkloriques. Le terme « métis », en plus de
biologiser la culture, contient une puissante nuance péjorative : nous nous
trouvons, que nous le voulions ou non, à l’intérieur d’un modèle social (le
modèle occidental moderne) dont le système d’idées surévalue et privilégie
l’homogénéité, la « pureté » culturelle et l’uniformité, et qui panique
véritablement devant les différences et la pluralité. Il faut ajouter que le métissage « dans » le
système est seulement « toléré » (dans le sens le plus littéral du terme)[1]
à la condition qu’il soit strictement circonscrit à certains domaines marginaux
et marginalisés ou bien remette son essence à certains courants sociaux et à
des individus déterminés consciemment considérés comme « autres », inoffensifs
face à la préservation du statu quo.
En plus,
le métissage est toléré tant qu’il est « dysfonctionnalisé », c'est-àdire tant
que le composant politique qui est inhérent à toute construction ethno-sociale
en est extirpé. La « folklorisation » du métissage teinté d’un subtil vernis de
philanthropie et de supposé esprit cosmopolite qui en découle (restaurants,
habits et musiques « ethniques »), se présente, de facto, comme une
simple étape, un « en attendant » sur le chemin supposé et inexorable vers
l’homogénéisation sociale, politique et économique. Il faudrait ajouter la
coïncidence claire, totalement attribuable au stochastique, entre l’idéologie
du métissage comme dépassement ou sublimation des différentiations considérées
comme des dangers en elles-mêmes et des sources de problèmes, l’idéologie du melting
pot, et l’idéologie du sblizheniie de l’étape soviétique,
c'est-à-dire le fait de « se fusionner ». Se
fusionner,
« se souder », mais sans spécifier dans quel moule hégémonique, unique et
auquel on ne peut renoncer. Les deux
premières phrases de l’ancien hymne soviétique étaient très claires dans ce
sens: L’indestructible Union de Républiques Libres, que la Grande Russie
a soudées pour vivre à jamais.
L’idéologie du
métissage est une dérivation de ce que je nomme «jacobinisme épistémologique»,
lequel cultive un fétichisme de l’Étatnation bourgeois, qu’il soit autoritaire
ou « démocratique », capitaliste de « libre » marché ou de l’État, avec une
élite bureaucratique ou financière, mais toujours moderne dans le sens
absolutisant et uniformisateur, dépositaire du projet identitaire de l’Occident
(Dietz, 2003, p.182), et «hypostase» cette perception dans les visions
théoriques qu’elle génère sur les identifications collectives. Devant ces
dénommées visions théoriques (et leurs inévitables débouchés dans les praxis
politiques), je propose un nouvel angle d’analyse, de réflexion, et de
théorisation que je me suis convenu à appeler « Théorie des Ethnosystèmes »,
une perspective que j’ai forgée en comparant les systèmes ethniques africains
(dans lesquels je me suis spécialisé concrètement) avec ceux de l’Europe
centro-orientale, et que maintenant je prétends appliquer de forme beaucoup
plus globalisante et à toutes les échelles. Ainsi j’entends ne pas cacher le
fait que je centre mes intérêts épistémologiques et « théorisants » sur les
ethnosystèmes comme entités interculturelles, avec toutes les applicabilités
qui en dérivent sur les paysages métaphoriques et pluriels de notre
quotidienneté, depuis la plus «proche» jusqu’à la plus « éloignée » en termes
toujours aprioristiques, nous ne devons pas l’oublier, ce qui est exotique est
quotidien.
Ce chapitre joue le
rôle diacritique de refléter ma propre orientation académique en ce qui
concerne tout ce qui est objet ou sujet d’étude: les processus interculturels.
Celui-ci, et non un autre, est mon domaine de spécialisation prioritaire, et le
texte dont l’introduction se termine par ces lignes, synthétise les axes
fondamentaux qui ont guidé mon travail comme anthropologue social centré sur la
réflexion et la recherche autour des identifications interculturelles.
La théorie des
ethnosystèmes : relation, politique et puissance socialisatrice
La théorie des
ethnosystèmes possède un sens profondément relationnel et, en ce sens, se
nourrit d’idées comme celles exposées par le Français Octave Namelin pour qui «
la réalité vraie, c’est le rapport, […], chaque chose est l’ensemble
de ses relations avec les autres » (Hamelin, 1952, p.15. la phrase en
italique est de moi).
Un ethnosystème est
toujours le fruit d’influences croisées: une grande densité de communication
sociale, d’interconnexion de groupe, est toujours accompagnée d’une
différentiation, d’une frontière sociale, à la fois origine et résultat des
relations sociales. La limite fonde la différence et la différence sociale ne
vient pas de l’isolement, mais de la relation, point de départ de la genèse de
la conscience identitaire, ou mieux, de la différentiation[2].
Puisque
tout ethnosystème est relationnel, n’importe quel déplacement territorial, tant
qu’il implique un changement dans l’ «ethnosphère» (atmosphère socioculturelle
dans laquelle se trouve une communauté humaine déterminée) comporte une
reformulation identitaire qui doit sa structure aux nouvelles relations
installées sur l’espace d’établissement: la genèse d’une combinaison
systématique originale. Même lorsque l’on arrive à conserver la mémoire de
l’origine, celle-ci se verra soit épuisée rapidement, soit reformulée et/ou
intégrée dans la nouvelle organisation sociale émergente, dans l’ethnosystème
d’accueil qui, dès lors, devient le milieu social dans lequel le groupe déplacé
déploiera ses potentialités et, nolens volens, s’intégrera.
Les
divers recours symboliques qui constituent l’armature structurelle d’un
ensemble ethnosystémique métabolisent des flux d’informations culturelles
différents de ceux de l’ancienne ethnosphère (le topos duquel a surgit
l’ethnosystème) et expérimentent un tel changement que, de fait, a lieu une
nouvelle ethnogenèse, de nouveaux processus socio-identitaires qui, en vertu de
la nature relationnelle des phénomènes ethniques, rétroagissent sur les
populations appelées « autochtones » (Cabezas López, 2000, p.535-536).
Ainsi,
par exemple, l’imbrication dans le « milieu » de la ville Sim (Mali) entre
hommes dogon et femmes mossi a eu comme résultat, soixante ans après, le
soulèvement du groupe connu sous le nom métis de mû-dogom (Martinelli, 1995,
p.394). Les Atuot du sud de l’actuel
Soudan étaient une tribu nuer qui s’est séparée du noyau central par
l’interposition de groupements dinka. Comme résultat, s’est créé un nouveau milieu
(ethnosphère, ou Stimmung, comme le disait Simmel) qui provoqua une nouvelle
tension dynamique, laquelle déboucha sur la restructuration sociale atuot. Ceux-ci
ont fini par se différencier nettement de l’ancien tronc commun nuer (Burton,
1981, p.499). D’autre part, les Rutenos (Rusyny) émigrés au XVIIIe siècle
depuis l’Ukraine jusqu’en Voïvodine (nord de la Serbie), expérimentèrent une
différentiation notable de la phylé d’origine après leur insertion dans
le nouveau milieu social d’accueil.
Ce qui parfois s’est
constitué comme la culture objective (langues, techniques et pratiques
sociales, traditions culturelles, formes d’établissement territorial, etc.) n’est
ni plus ni moins que le référent constitutif d’une ethnie: dans les frontières
méridionales du monde manding, nous avons l’excellent exemple des Danménu et
des Tura, qui sont aussi des nomades yacuba (Turco, 1999, p. 72). Les deux
communautés sont sous l’influence culturelle malinké, parlent des langues
réciproquement compréhensibles, possèdent des dispositions sociales, des
pratiques matérielles et des horizons culturels très proches, expérimentent des
contraintes et des opportunités propres au milieu montagneux dans lequel elles
vivent, mais la différence entre Danménu et Yacuba est un facteur puissant de
différentiation ethnique. Un autre exemple de noncorrespondance mécanique entre
culture « objective » et identification ethnique est celui donné par les
habitants du Wari situé sur les plateaux du Goundourou (Mali) : l’habitat est
de type dogon, les hommes sont Bámmana, mais les habitants se reconnaissent
ethniquement comme Marka, bien que ni leur langue, ni leur civilisation
matérielle ne sois « objectivement » Marka (Gallais, 1975, p.132). Des
populations Presque identiques peuvent donner lieu à des expressions ethniques
opposées, comme le démontre le cas des Hutus et des Tutsis (Cahen, 1995, p
.109), des Bosniaques, des Serbes et des Croates, etc. Nous pouvons même dire
que plus la « distance culturelle » est grande, moins le degré de
conflictualité sera important.
Pour autant, il faut
laisser de côté la supposition selon laquelle les groupes ethniques
correspondent à des groupes culturels (Eriksen, 1993). Il s’agit plutôt
d’ethnosystèmes interculturels: en relation avec d’autre ethnosystèmes et
alimentés par des ressources culturelles hétérogènes.
Le fondement principal
de la constitution et de la survie d’un ensemble ethnosystémique spécifique est
l’efficacité symbolique, dans le sens donné par Lévi-Strauss (Lévi-Strauss,
1987, p. 211-227). Cette « efficacité symbolique » est semblable à l’idée de
consensus, le Vertsändnis de Tönnies,
un consensus collectif qui représente la force particulière et la propension
sociale qui maintient unis les êtres humains comme membres d’une totalité
(Tönnies, 1984, p. 50). L’identité ethnosociale provient de l’autorégulation
différentielle d’une communauté humaine spécifique et, pour autant, constitue
un fait de volonté politique, le terme politique compris tel que Mauss l’a
indiqué dans son «essai sur les dons»: les raisons ethniques, morales,
religieuses et économiques, les facteurs matériels et démographiques, dont
l’ensemble intègre la société et constitue la vie en commun, et dont la
direction consciente est l’art suprême, c'est-à-dire la politique dans le sens
socratique du terme (Mauss, 1979, p. 263). N’importe quel ethnosystème
conscient de son existence tend à offrir une structure politique particulière
(Breton, 1983, p.60). En tenant compte de l’information culturelle qui forme la
connexion de toute structure ethnosystémique, et que cette information renvoie
à des symboles qui génèrent une néguentropie, il faudra dire que, puisque la
lutte contre l’entropie est une manière de parler de la politique, les
ethnosystèmes sont des phénomènes politiques et pas du tout « culturels ». Max Weber souligna très clairement
que les groupes ethniques encouragent des processus de communication (Vergemeinschaftung), spécialement dans
le domaine politique (Weber, 1993, p. 319). Appartenant au domaine de
l’imaginaire, l’ethnicité devient un facteur politique qui agit sur la réalité,
étant donné qu’il s’avère être un fait de conscience socialement organisé
(Cahen 1999).
Il faudrait admettre
que l’indépendance politique d’un système culturel a été central dans le
maintien de sa propre dynamique de transformation (Iniesta, 1992, p.48) et dans
leurs étapes constitutives, les ethnosystèmes se dotent de systèmes axés sur la
sauvegarde de leur propre identité, faisant apparaître ainsi un processus
parallèle de politogenèse, c'est-à-dire de structuration d’un pouvoir politique
(Jáuregui, 1986, p. 196). Ainsi, l’ethnosystème Sakalava de Madagascar se
généra à partir de l’empreinte politique du royaume établi par la dynastie
Maroserana sur le litoral occidental de l’île (Fauroux, 1999). La
réappropriation endogène des espaces politiques imposés par les pouvoirs
coloniaux montre aussi cette imbrication entre politogenèse et ethnogenèse.
Ainsi, dans le centre de l’actuel Kenya, l’administration britannique a unifié
dix-sept groupements ethniques sous un même ethnonyme artificiel (Bantu
Kavirondo). Les natifs inclus dans les limites de cette entité administrative
ont propagé un ethnonyme propre: Ava-Luhia (« ceux qui participent à la même
assemblée », traduit à toro comme « ceux d’une même tribu »). Entre les années
1930 et 1950, le nouvel ethnonyme refléta la naissance d’un ethnosystème
original (Southall, 1997).
Un ethnosystème
apparaît et se reproduit comme le résultat d’un effort de différentiation,
employant cette sorte d’ensemble vide (Lévi-Strauss, 1980) qu’implique toute
identité pour véhiculer une énergie (puissance sociale, force collective),
énergie créatrice qui n’obéit pas tant à l’entropie qu’à la recherche de
l’ordre intellectuel au sens strict. L’énergie a alors un sens, une signification,
et serait une sorte de matière, c'est-à-dire quelque chose qui offre une
certaine résistance (Lupasca, 1960, p.62), un potentiel qui pousse à l’action.
Territoire et
identification ethnosystémique
Dans une optique
marquée, entre autres, par Husserl et Lyotard, nous pourrions transformer le cogito
cartésien en une sorte de « Je pense, ergo, j’appartiens à un milieu ». De
plus, la théorie des ethnosystèmes tient compte du fait que la mémoire
collective prend ses points d’appui (et se façonne) sur des images spéciales
(Halbwachs, 1968, p. 136). En fait : comment pourrait être ce qui est
différent s’il n’y a pas de lieu, de topos ?
(Castoriadis,
1989, p.48). Toute action collective arrive toujours dans un «lieu» socialement
produit, et le paysage devient territoire par le travail intellectuel et le
contrôle symbolique, c'est-à-dire à travers l’effort collectif (la energeia),
un effort religieux dans son acception de re-ligare (Maffesoli, 1990). Un « territoire » n’est pas une superficie
tridimensionnelle mais un espace « semiotisé », doté de contenus symboliques
(culturels), reflet différé (non mécanique) et axe central des dynamiques
sociales qui se développent dans l’espace social. L’existence est seulement
possible dans un lieu déterminé parce qu’il existe une aura spécifique à
laquelle, nolens volens, nous participons. Le territoire serait la
cristallisation spécifique d’une telle aura (Maffesoli, 1990, p. 235), le
résultat du processus de création identitaire qui dote un espace concret de
significations sociales. La relation avec l’espace est conditionnée, jusqu’à un
certain point, par ce que nous pourrions appeler les bénéfices psychosociaux,
étant donné que les êtres humains tendent à se disperser dans un espace pour
atteindre une plus grande efficacité dans la « positivisation » des valeurs qui
leur tiennent le plus à coeur (Jonassen, 1974, p.450). Souvent, le degré de
dépendance sociale d’un système présente une notable relation avec son
autonomie dans le processus de territorialisation. Souvenons-nous que, dans une
certaine mesure, non può darsi autorealizzazione sociale senza
riappropriatione integrale del proceso di territorializzazione (Turco,
1988, p. 152). La transformation du territoire implique de nouvelles
organisations spatiales, c'est-à-dire, sociosymboliques, et vice-versa. Soit
dit entre parenthèses, il apparaît opportune d’indiquer la distinction faite
par Bernard Charlery de la Masselière entre «terroir» et «territoire» pour
mieux caractériser le conflit de territorialisations: Le terroir matérialise
l’invention et la reproduction de la société dans et par son rapport à l’espace.
Le territoire est le lieu de l’État placé sous le signe de prédéterminé ; il
investit de l’extérieur. Objet d’unification, il est lieu du même, du modèle
(Charlery de la Masselière, 1999, p. 245).
On peut suggérer que,
dans une large mesure, les conflits d’aspect ethnopolitique s’expliquent en
partie par la tension entre territorialisations dominantes et dominées,
c'est-à-dire générées (ou imposées) depuis l’extérieur d’un système ethnique,
ou bien depuis l’intérieur d’un collectif autocentré. C’est-à-dire territoire absolutisant face à
territoire local et/ou espace pluriel. Voilà une piste de réflexion sur
les conflits « identitaires ».
D’un autre côté, le
terme diaspora sous-entend des migrations massives de longue distance
qui « préservèrent les liens culturels et, souvent aussi, économiques et
politiques avec le pays d’origine » (Gottman, 1996, p.22).
Le terme renvoie à une
image de dissémination : sporos « le graine », speiro « semer ».
Toute population d’une diaspora représente la capacité créative de
l’imagination sociale. En plus le sporos serait un matériel social né
d’une phylé spécifique, interagissant à l’intérieur d’un fait écologique
(une ethnosphère) avec un environnement social (ambiance, Stimmung)
différent de celui de départ. La phylé originale devient
essentiellement une matrice socio-psychologique qui organise
l’ethnosystème et le dote d’un noyau de condensation symbolique qui
permet sa dynamique de « longue durée » comme système différentiel.
L’ethnosystème de diaspora offre un accueil psychologique (Rex,
1995).
L’idée selon laquelle
le déplacement des populations humaines dans l’espace ne crée pas en soi une
quelconque modification décisive dans les systèmes sociaux de celles-ci ne
tient pas compte du fait que les transformations des relations sociales peuvent
ou non être considérées comme possibilité ou cause de la migration, celle-ci
peut aussi influencer considérablement la société globale d’ « accueil », aussi
bien les immigrés que les émigrés. Dans le melting-pot de la frontière ouest
des États-Unis, les immigrants se sont américanisés, ou dans la ville de Dori
(Mali) les enfants de la deuxième génération Haussa et Songhai parlent le peul
et tout le monde tend à s’identifier comme Peul, comme c’est le cas des Rimaïbé
qui, « même lorsqu’ils ont le souvenir de leur souche Mooga, (leurs parents
Mossi vivant encore avec eux) revendiquent la qualité de Peuls » (Delmond,
1953, p. 65-66). L’identification de diaspora est une sorte de lien «
nostalgique » avec la «culture» d’origine, de sorte que les éléments de la
frontière qui différencie un ethnosystème de diaspora sont des éléments «
culturels » ou bien imaginés (construits) dans le Stimmung d’accueil ou
qui renvoient à des systèmes symboliques qui ont disparu des espaces auxquels
ils font référence. On ne devrait pas pour autant sous-estimer l’importance de
la valeur référentielle de l’ancrage socio-psychologique que configurent ces enchaînements
de ressources symboliques condensés (expression de l’ethnographe Julian
Bromlei, qui parlait de « coagulations » des matériaux culturels).
Il s’avère fondamental
de faire la distinction entre les « microdiasporas » et les migrations des
grands groupes de population (Bromlei, 1974, p.60) en ce qui concerne des
conditions écosystémiques (ou ethnosystémiques proprement dites). On devrait
aussi signaler les nombreux cas de coexistence, d’osmose ou de résistance
identitaire par le biais de mécanismes de filtrage social. Ainsi nous le
démontrent les différents groupes des Jula,
Soninké et Haussa
dispersés en Afrique occidentale, ou les Ukrainiens de la diaspora sibérienne,
kazakhe ou canadienne. La condition préalable qui explique la longue durée de
certaines diasporas serait l’organisation en « réseau » sans laquelle
l’assimilation serait, peut-être, inévitable. La contigüité territoriale peut,
en fin de compte, être aussi fondamentale dans cette durée, comme c’est le cas
de la diaspora polonaise en Biélorussie, en Lituanie ou en Ukraine. Profitant
de la référence aux «ethnosystèmes» polonais, on pourrait s’interroger sur
l’utilité de qualifier les collectifs enclavés dans d’autres ethnosphères
proches par l’expression de «peuples de la diaspora» ou bien, dans une optique
opposée, on pourrait les qualifier simplement d’ethnosystèmes en vertu de la
plasticité à laquelle ce terme renvoie. Il est aussi utile de souligner
l’existence des processus de fission ethnique dérivés des mouvements de la
diaspora dénommés par Haarman profilation processes. Ainsi, malgré
l’existence d’une diaspora turque en Europe, il n’est peut-être pas possible de
considérer le peuple Gagauz comme en faisant partie, des Turcs
chrétiens-orthodoxes qui vivent au sud de la Moldavie et dans des zones de la
Dobrudja bulgare et roumaine. Diaspora n’est pas nécessairement un terme
synonyme de « peuple divisé ou peuple dispersé » (Kolossov, Galkina, Kouibychev,
1994, p. 154).
En ce qui concerne les
résistances et les osmoses «identitaires» (je préfère le
qualificatif/néologisme ethnosystémiques), les communautés de la diaspora
ne se contentent pas toujours d’un centre symbolique proche, clocher ou minaret,
pour se fédérer. Elles éprouvent le besoin de se barricader dans des
microterritoires dont elles ne sortent que pour effectuer le travail et les
échanges qui les font vivre. Au stade suivant, le territoire symbolique devient
mobile. C’est le cas de certains nomades, qui reconstituent l’espace sacré qui
donne un sens à leur vie partout où ils s’installent » (Claval, 1996, p.103).
Les ethnosystèmes
diasporiques se caractérisent aussi par un attachement au lieu, dans un
processus continu d’anamnèse territoriale. Cet ethnos assure la
subsistance de la pléiade de petits territoires diffractés, territoires qui pourront
être éphémères, fragiles et toujours menacés, mais qui ne cesseront pas pour
autant de constituer des refuges, toujours et encore renaissants.
Exemple paradigmatique,
celui donné par la communauté tartare qui s’est installée en Finlande alors que
ce pays faisait partie de l’Empire russe, concrètement au XVIIIe siècle. De nos
jours, cette diaspora tartare (autoethnonyme: bolghari) compte plusieurs
milliers de membres à Helsinki, avec metchet (école primaire musulmane),
medressa (école secondaire) et mulahs. Un tel tissu social a
contribué à la résistance des Tartares face aux diverses tentatives de
destruction. Un autre bon exemple est celui donné par les Assyrio-chaldéens,
des ethnosystèmes originaires du nord de la Mésopotamie historique et du
Kurdistan, actuellement occupé par l’État turc.
Les Assyrio-chaldéens
sont un ethnosystème qui recouvre néanmoins une multitude d’ethnosystèmes :
Assyriens, Chaldéens, Nestoriens, Syriens, Jacobins, Arméniens, etc. tous
dispersés actuellement dans plus de 50 États.
À une échelle beaucoup
plus petite on pourrait citer le cas significatif de la diaspora phénicienne de
la Méditerranée et de la nouvelle société carthaginoise générée in situ dans
une agglomération dont le nom était Kart Hadash («nouvelle ville»). Cette
ethnogenèse carthaginoise ne pourrait être considérée comme une simple
population phénicienne de la diaspora. Il est évident que le nouveau cadre social
d’accueil associé à une combinación systémique différenciée de celle de
l’origine génère des sociétés bien différenciées, originales : ainsi, en
Sibérie, grand nombre d’Estoniens sur les 20 000 qui y résident actuellement se
font appeler eestlased (Estoniens sibériens). Les migrations des peuples
nguni ont aussi généré de nouveaux ethnosystèmes, comme le témoigne le puissant
État de Gaza constitué au sud de l’actuel Mozambique (Pélissier, 1989, p.251).
Sur les 400 000 membres de la diaspora germanique, près de la moitié
considèrent la Sibérie comme leur Mutterland (Borisovna Smirnova,
1992-1993, p. 335). Dans le cas des Albanais émigrés en deux grandes vagues
vers la Sicile et le sud de la péninsule italienne au XVe siècle (1448-1479) et
XVIe siècle (à partir de 1534), ceux-ci ont constitué une population clairement
liée au reste des ethnosystèmes albanais, mais avec une différentiation
suffisante pour éter considérée comme un ensemble social original,
géographique, social et linguistique, ce qui se traduit par un ethnonyme propre
: arberesh, différent de celui qui désigne les Albanais (shgip) d’Albanie
(shqiperia). Le collectif arberesh était composé, en 1998, de presque
100 000 personnes (Bellinello, 1992, p. 127). Ce processus de fission ethnique
se concrétise de manière claire dans des cas comme celui des Ruthéniens (rusyny)
émigrés au début du XVIIIe siècle vers la Voïvodine (nord de l’actuelle Serbie)
un peuple de diaspora qui, en plus de se différencier de la phylé d’origine
(en raison de leur insertion dans un nouveau « milieu » social) vers la fin du
XIXe siècle paraissait avoir perdu toute mémoire collective de ses relations
avec les Ukrainiens occidentaux, même après que l’intelligentsia ruthène
ait «récupéré » les origines de groupes. L’ethnolyse et, dans ce cas, la
création «identitaire», impliquent l’effacement de la trace mnémonique du
groupe original. Dans d’autres cas, celui des diasporas de grande ancienneté Pert
très souvent s’analyser sur l’unité originale des populations qui conservent des
traces communes, comme par exemple l’ethnonyme et le cas des Bassa étudié par
le Camerounais Oum Ndigi qui serait un bon exemple : l’auteur trouva ainsi une
« étroite parenté des mythes d’origine de référence chtonienne communs aux
Bassa du Cameroun, aux Bassari du Nord-Togo et à ceux du Sénégal. Par la suite,
il a été fait état de populations basaa au Niger, au Mali et en Côte d’Ivoire
sous le nom de Bassarawa » (Ndiji, 1997, p. 18). La «diaspora» tukuler (ou
tukruri) est l’une des plus significatives de l’espace sahélien occidental. Vers
le milieu des années 1970 «80 000 Toucouleurs habitent sur la rive droite du
fleuve Sénégal, en Mauritanie. On trouve des colons toucouleurs au Mali (60
000), de Bamako à Mopti, en Guinée (700 000), et en Gambie (Cuoq, 1975, p. 126)».
Nous avons déjà dit que,
dans ce cas concret, le concept d’ethnosystème pourrait suffire pour
caractériser
cette population toucouleurs «diasporique».
Champs
symboliques et « personnes de frontière »
La théorie des
ethnosystèmes implique l’existence non pas d’identités circonscrites et
arrêtées (isomorphes avec le modèle de l’État-nation), mais de systèmes
ethno-sociaux articulés autour de ce que, selon la terminologie
employée par Gumilëv
(1999), nous qualifions de «champs ethniques» (etnicheske polia). D’après nous, ces champs ethniques
sont assimilables à des sortes de « champs symboliques » autour desquels
pivoteraient les processus qu’ils configurent, l’ourdissoir des ethnosystèmes.
En Afrique occidentale, le manden, le wagadu, le borgu ou le khaso, seraient
quelquesuns de ces champs symboliques (émergents ou anciens) desquels une série
de communautés extrairaient les référents qui peuvent renforcer leer cohésion
et autogénérer leur structuration interne. L’espace de la cité fortifiée (Sitch)
des Cosaques Zaporozhzh’iia fut le champ ethnique (frontière) dans
lequel s’agglutina, dans une certaine mesure, l’identification ukrainienne. Vhr Bosna, rebaptisée par les Turcs Saray Bosna (et réduite en esclavage à Sarajevo)
organisa le champ ethnique qui a fini par générer la communauté bosniaque.
Les champs symboliques
ne constituent pas des blocs statiques ni monolithiques, mais ils peuvent se
définir comme des espaces gravitatoires souvent diffractés en multiples noeuds
ethno-territoriaux et caractérisés par un mouvement de systole-diastole,
résultat de l’interaction avec l’environnement, c'est-à-dire les processus
géo-historiques qui ont lieu dans l’enclave concrète (der Sitte comme le
disait Ratzel) dans laquelle ils se trouvent insérés. L’éradication d’un champ
ethnique peut être peu perceptible dans des communautés très proches de leurs
centres de fonctionnement. Ainsi les petites ethnies Safen, Lexaar, Janxin,
Noon et Ndut (situées à peu de kilomètres à l’est de Dakar) n’ont pas été phagocytées,
c'est-à-dire qu’elles n’ont pas souffert des processus d’ « ethnolyse » bien
qu’elles soient très proches des capitales politiques des États du Kajoor et du
Bawol gouvernés par une royauté d’ethnie Wolof. Un autre exemple significatif
est celui du champ ethnique du Kosovo-Methohija (Kosova-Dukaggin en albanais),
espace de frontière d’où sont originaires la plus grande partie des
nationalistes albanais du XIXe siècle, zone de référence mythique de la nuance
identitaire serbe, et espace pluriethnique par excellence dans lequel, en plus
de ces deux groupes, se trouvent des Macédoniens musulmans, (Torbeshi et
Gorani), des Circassiens, des Monténégrins, divers groupes gitans (musulmans,
chrétiens orthodoxes, albanophones, etc.), Turcs et Bosniaques. Le concept de
champ symbolique, pour autant, est très loin de faire référence à des noyaux
territoriaux serrés, isotropes et uniformes.
«Hybrides
» face à personnes de frontière
L’idéologie
du «métissage» constitue un pôle sémantique autour duquel gravitent d’autres
concepts qu’il est nécessaire de remettre en question. L’un de ces concepts est
en apogée, il s’agit de celui d’«hybride». À nouveau, nous avons ici une
métaphore biologique qui définit, canoniquement, un «organisme procédant du
croisement de deux espèces différentes», ou bien «tout ce qui est produit à
partir d’éléments de nature différente». Nous insistons à nouveau : si l’on
parle de l’existence de cultures ou de personnes hybrides…existe-t-il une
culture, une société ou une personne qui ne provienne pas de la condensation
d’éléments différenciés ? Si l’on parle d’hybrides en tant que catégorie
explicative de certains processus sociaux, il est évident (par pure logique)
que quelque part, il existe des organismos sociaux qui ne proviennent d’aucun
croisement. Attention !
Nous nous trouvons sur un terrain glissant… Si en termes sociaux, l’idée
d’«hybride» est en fin de compte peu opportune, on ne peut pas non plus faire
mention de cette figure rhétorique sans tomber dans un « biologicisme » implicite,
à l’échelle individuelle.
Devant
une telle conception du terme hybride, on pourrait suggérer l’existence de
personnes de frontière qui ne sont pas hybrides (j’insiste) mais qui
participent à une sorte de relation dialectique, aux effets réciproques entre
1) l’«autochtonie» fournissant certains des matériaux symboliques constructifs
de légitimation autocentrée avec lesquels cimenter un ethnosystème donné et 2)
l’ «extranéité fondatrice» (Mafessoli, 1990) qui fournit l’élément externe
nécessaire pour la réactivation du système ethnosocial en question dans la
mesure où il apporte des cosmologies et des représentations sociales qui
trouvent leur originalité (et leur function symbolique) hors du milieu dans
lequel elles sont apparues. Il existe
une complémentarité entre deux archétypes génériques: l’autochtonie qui alimente
le système avec ses nuances symboliques, et l’extranéité, réactivatrice de ces
nuances puisqu’elle garantit par sa progre exceptionnalité la circulation des
forces sociales (Iniesta, 1996, p. 136). Les Outsiders et les
personnages marqués par la frontière (c'est-à-dire appartenant à un monde social dans lequel on
perçoit les différences de manière claire et à la fois ambivalente) ont souvent
été les catalyseurs des mouvements de réaffirmation et/ou de refondation
ethnico-nationale (Park, 1928). Les individus de frontière véhiculent en une
seule personne des représentations, modus operandi, et des structures
imaginaires provenant de deux systèmes sociaux, voire davantage. De plus, ils
offrent un lien vide qui, basé sur cette vacuité significative, permet
d’accueillir de nouvelles significations ou inventions culturelles. Et encore davantage lorsque ces personnages
ne disposent pas d’un rapport spécialement profond avec les différents groupes qui
se trouvent dans la société d’accueil. Pour autant, ils sont pleinement aptes à
mener à bien des synthèses de grande efficacité sociale, c'est-à-dire
collectivement sanctionnées comme plausibles. Les personnages de frontière
rendent envisageable la société dans laquelle ils s’insèrent, ils apportent un
surplus de signification et galvanisent la conscience sociale. De cette manière, on pourrait mieux comprendre que
la majorité des nationalistes serbes du XIXe siècle proviennent de la zone de contact
entre Monténégrins et Albanais, ou que les patriotes croates de la même époque
furent, dans beaucoup de cas, d’origine hongroise ou germanique. Ce n’est pas
un hasard si le personnage mythico-historique qui fonda le premier village des
Wolof du Sénégal fut Djolof Mbing, un Mandinga, ou que l’élément clef de la
galvanisation de l’ethnosystème hétérogène gosha de Somalie (formé par des
personnes issues de plus de douze ethnies différentes) fut Nassib Bunda, un
ancien esclave né au Mozambique et islamisé, tardivement, en 1875 (Cassanelli,
1989).
Les personnages de
frontière fonctionnent socialement en vertu de qualités internes (propres à
leurs bagages socioculturels individuels) et externes (octroyées par la
collectivité dans laquelle ils s’intègrent). Ainsi, comme nous l’avons indiqué, ils manient
divers codes symboliques et en plus sont relativement conscients de leur
spécificité par rapport à un système social qui les considère comme point
d’articulation collective précisément car ils procèdent de l’extérieur et «
diffèrent », dans le sens le plus littéral du terme (apporter une autre
qualité). Ce sont des personnes dotées (par nature ou par apprentissage) de
qualités connectives que la collectivité juge comme efficaces dans la tâche de
dotation d’un sens à l’action sociale (Cabezas López, 2000, p.282).
Espace social et
ethnogenèse
Manna territoriale
La fonction des
territoires est très similaire à celle des personnes de frontière (villes, dans
de nombreux cas) qui offrent des marques de galvanisation ou de création
ethnosystémique, noyaux qui rendent cohérent un espace concret, qui permettent
de donner de la contenance à des ouvements de restructuration et
d’agglutination de conscience.
Ainsi, par exemple, la
ville de Tbilisi/Tiflis a été l’axe du complexe thnique diversifié de la
Géorgie (formée par 16 ethnies différentes) et a xercé le rôle de lien
symbolique qui a donné une certaine cohésion à ’ethnosystème de Géorgie.
Tbilisi a été une espèce de lien «vide» dans les eux sens du terme,
c'est-à-dire 1) comme catégorie logique créée à des fins explicatives pour
caractériser la nature de la liaison identitaire, et 2) comme actualité
historique, puisque Tbilisi ne fut pas une ville d’ethnosphère à prédominance
géorgienne jusqu’à il y a très peu d’années mais une cité à prédominance
arménienne. Ainsi, au début du XVIIIème siècle, 15 000 des 20 000 habitants de
la ville étaient arméniens. En 1897, sur les 160 000 citadins, quelque 90 000
étaient d’ethnie arménienne. Pour autant, leer statut, disons, «neutre», vide,
a été la base de l’explication de leur rôle d’amalgame, de ciment, du très
vaste ensemble des systèmes ethniques géorgiens. N’ayant aucun contenu
ethnoterritorial qui l’aurait fait depender d’une marque historico-politique
déterminée, bien localisée et bien définie, elle a pu offrir un parfait recours
sémiotique (une «manna» territoriale), un « surplus » symbolique qui dérive
précisément de cette inexistence d’une signification ethnosociale prédéterminée
et qui déploie, pour autant, une immense potentialité connective. Un phénomène
similaire peut s’observer dans la ville de Casamance de Ziguinchor (dans le sud
de l’État sénégalais).
Ziguinchor a joué un
important rôle dans la restructuration identitaire de communautés comme celles
des Mankañ et des Mandjak, et ce n’est pas un hasard qu’elle soit devenue la
scène parfaite de la catalysation des mouvements nationalistes pan-joola[3].
La rapide croissance de
la ville à partir de 1960 y a réuni un grand nombre de personnes joola qui ont
recréé de manière très réussie d’anciennes institutions telles que les «forêts
sacrées».
Dans la récréation
d’une ethnogenèse joola (et/ou casamançaise), Ziguinchor a fonctionné comme une
sorte de coquille vide, sans une étroite relation avec les multiples
ethnoterritoires joola. De fait, c’est une ville qui fut pratiquement créée ex
novo par les Portugais et jusqu’aux années 1960 (avant son spectaculaire
accroissement), la communauté ethnique dominante était les Fijus di terra[4], lesquels
pratiquaient le crioulo portugais, langue majoritaire de Ziguinchor en
1960, avec 83 % des habitants de la population totale.
L’ethnogenèse
Une structure
territoriale donnée est la projection dans l’espace d’un contexte de
signification, et cette structure est individualisée en relation avec l’environnement
par une limite diacritique. Toute ethnogenèse se donne in situ, c'est-à-dire
s’élabore dans un espace-temps spécifique dans lequel a lieu ce que le
géographe Claude Raffestin (1986) appelle « éco genèse territoriale »,
c'est-à-dire la fusion entre l’espace et la « culture », le mouvement
dialectique entre territorialisation et création identitaire.
L’identification
naturelle entre sujets et acteurs sociaux dans un environnement spatial commun
est assimilable à une « communauté de personnes ». Cette marque spéciale
homogénéise, jusqu’à certain point, la conscience sociale, mais ce mouvement
centripète se voit rééquilibré par ce que, en suivant la terminologie de Guy di
Méo (1993), nous pourrions qualifier d’ «effet du lieu»: les processus de socialisation
se génèrent et ont comme référence fondamentale un environnement à l’échelle
locale, une
ethnosphère spécifique
dans le sens que nous donnons au terme ethnosphère, c'est-à-dire le système qui
forme une ethnie avec le milieu dans lequel elle se forme et se reproduit.
Ainsi le paysage culturel formerait une sorte de kaléidoscope: une pléiade de
territoires instables à l’intérieur de l’espace commun à un (ou plusieurs)
ethnosystèmes. À cette constellation dynamique, il faut ajouter l’existence de
«niches écologiques» (ou ethnosystémiques proprement dites), c'est-à-dire une
sorte d’espace dans lequel se sédimente une ethnosphère spécifique comme
produit de la nature des relations avec d’autres ethnosystèmes, le lieu que la
communauté ethnique occupe à l’intérieur d’un ensemble ethnique plus vaste et
les relations avec le « milieu » qui entoure cette communauté (Cabezas López, 2002
[2]). Tout ethnosystème se nourrit d’apports cognitifs provenant de l’extérieur
et ces apports sont métabolisés et réélaborés en termes internes.
Voici la clef
psychoculturelle de la fusion sociale qui donne lieu à l’ethnogenèse. Loin de
la considérer comme le processus initial pur d’une trajectoire collective,
l’ethnogenèse est un processus continu (Gumilëv, 1978), une dynamique en
évolution permanente qui recueille, réélabore, restructure, et invente des
représentations et des forces sociales.
L’ethnogenèse décrit
ainsi le processus auto-écho-organisateur d’un ethnosystème, puisque son milieu
participe à son organisation, d’où le suffixe echo (Morin, 1984, p.82)
qui fait référence à la présence de l’extérieur dans la propre constitution des
structures ethnosociales. CECI suppose une régulation constante pour maintenir
l’homéostasie systémique (lutte clairement politique de la sublimation de
l’entropie). Quand nous parlons d’auto-organisation, nous suggérons, avec Edgar
Morin, qu’il existe une organisation (« bouillir », « être en ébullition ») de
la variété, de la différenciation, et que l’on se donne une sorte de «
multistasie », c'est-à-dire une aptitude à accepter un grand nombre
d’États divers. On maintient, à la manière des catégories politiques, une
espèce de noyau noologique relativement stable tout au long des trajectoires
chronologiques des ethnosystèmes. Un noyau autour duquel se sédimentent et se
(re)créent de nouveaux contenus qui garantissent une toujours incertaine, et
bien souvent ambivalente, cohésion sociale. L’oximoronique, c'est-à-dire
ce qui est contradictoire, est une variable que l’on doit prendre en compte et
considérer comme faisant partie de la propre réalité sociale, et non comme une
sorte de problème épistémologique ou d’imposture.
Frontière,
différentiation et conflit
Frontières
Les
divers ethnosystèmes ne sont pas des entités artificielles, mais constituent
des cristallisations générées à partir du découpage des limites frontalières.
Ces frontières sont des constructions, des élaborations sociales, mais ne sont
pas des procédés arbitraires vides : tout système de limites est conventionnel,
mais dès qu’il a été pensé, construit et a fonctionné dans sa tâche de
socialisation, on ne peut plus le considérer comme arbitraire, puisqu’il
facilite l’encadrement d’un projet social (Raffestin, 1980, p.149), ainsi que
la genèse et la reproduction d’une « société politique » comprise en tant que
consortium d’hommes décidés à vivre ensemble sur le territoire qu’ils ont
construit et qui, précisément pour cela, permet et assure la réalisation du
projet d’existence commune (Cabezas López, 2002 [2]).
Autant le
territoire comme le mécanisme sémique qui lui donne forme (la frontière) sont
des entités noologiques, imaginaires et, précisément pour cela, symboliquement
efficaces dans l’apport des signifiés sociaux : la frontière est un instrument
imaginaire créé par les hommes pour la contribution d’un ordre déterminé
(Guichonnet et Raffestin, 1974, p.13).
Souvent
les frontières ont été considérées comme des mécanismes qualificativement
négatifs liés à une sorte d’obscurité identitaire, de totalitarisme politique
et d’antagonisme social. Ceci est seulement valable pour les limites étanches,
sacralisées et éternisées de l’État-nation. Les frontières ne devraient pas
être visibles, et encore moins comme des murs de séparation entre les peuples,
mais comme condition sine qua non de la vie sociale. Les ethnosystèmes possèdent des frontières
poreuses, irradiées non pas de plaques culturelles uniformes (comme celles
que prétend créer l’Étatnation)
mais par les précités
noyaux/champs ethniques. Ceci
a suppose l’existence de territoires interstitiels qui débordent
d’interconnexions ethniques, d’espaces qui sont devenus d’authentiques vagina
nationem. À une plus grande
échelle, nous pouvons suggérer que la naissance d’une collectivité ethnique est
un phénomène autogénéré de création d’un espace social délimité par les
frontières. Il s’agit
de ce que le psychologue Roger G.Barker appelle des unités avec bounded
time-space locus (Barker, 1968, p.12). De fait, toute création débute par
une partition qui instaure les limites spatiales et/ou temporelles (Raffestin,
1980, p. 412). Pour sa part, l’ethnolyse (l’assimilation ethnique) implique une
disparition des fonctions sociales des frontières, un déclin progressif de la
différentiation sociale.
La frontière en tant
que zone est un espace dans lequel ont lieu de nombreux échanges sociaux qui
génèrent, tôt ou tard, de nouveaux groupes ethniques. Rappelons-nous que le
contact est ce qui génère la «schismogenèse», c'est-à-dire le processus
de différentiation dans les normes du comportement qui résulte de l’interaction
accumulative (Bateson, 1989, p.189). La nécessité de construire un « nous » se
fait plus forte lorsque les relations réciproques avec d’autres groupes se font
plus fréquentes, plus intenses et dans le cadre de territoires de plus en plus restreints
(Delgado, 1997, p.131). C’est pour cela qu’il n’est absolument pas un hasard
que la différenciation se génère plus fréquemment dans les zones frontalières caractérisées
par la haute densité de communication sociale qui y a lieu.
La différenciation
Aucune
activité sociale ne peut se faire sans différences (Raffestin, 1993, p.160). L’identité naît de la prise de conscience de la
différence, et une culture n’évolue qu’à travers les contacts: Ce qui est
interculturel est constitutif de ce qui est culturel (Todorov, 1988,
p.22, l’italique est de moi).
Tel que l’a indiqué
Georg Simmel, l’être humain est un être qui se différencie, ein
Unterschiedswesen (Frisby, 1993, p.24). Le fait que, dans beaucoup de
démarches qui constituent les circuits de la pensée, les évènements soient
causés non pas par des forces ou des impacts, mais par des différences est
caractéristique de l’esprit et des processus mentaux. La différence est «
immanente » dans la matière et dans les évènements (Bateson, 1993, p.269).
L’identification ethnosociale peut seulement se générer à travers le marquage
et le maintien des différences. Ceci explique pourquoi le Daguestan (sud de
l’actuelle Fédération russe) eut comme lengua franca non pas le
russe, ni le turc, ni le perse, ni même une langue indigène majoritaire, mais
l’arabe classique. Ou que les actuels Tartares récupèrent l’écriture arabique
au détriment de la cyrillique ; ou que l’intelligentsia bosniaque, après
l’invasion de leur pays par les troupes autrichiennes ait
adopté la langue culte
turque. Les différences «mesurables» ou supposées objectives ne sont pas
déterminantes, mais ce qui importe réellement, c’est la conscience de la
différenciation et la valeur oppositionnelle que reçoivent les signes
diacritiques employés pour marquer et orienter les projets ethnosociaux
différenciés (Cabezas López, 200, p.315) et puisque nous mentionnons le terme «
orienter », rappelons qu’il s’apparente au grecque ordizo: «construire
des limites».
Les ethnogenèses sont
une sorte de processus de différenciation hyperbolique souvent survenus (comme
nous l’avons déjà indiqué) dans les zones frontalières. De fait une ethnogenèse
n’est rien d’autre que la cristallisation territoriale, sociale et politique
d’un système social en tant que système «différencié» et en tant que nouvelle
«formule ethnique» originale. Les groupes ethniques en présence utilisent les
ressources symboliques à leur portée pour se différencier des autres collectifs
ou directement inventent ces matériaux. Ainsi, bien que les ethnies Nuer et Dinka
fussent le produit de certains processus d’étiquetage colonial, elles sont
aussi (ou surtout) le résultat de processus de différenciation survenus lors du
contact dans une zone frontalière de haute densité d’interaction sociale, comme
celle des marais du Soudan méridional. En suivant une ligne résolument
similaire, nous affirmerons que, très souvent, la différenciation s’établit
dans le conflit et par le conflit (Coser, 1961, p.37). De fait, le conflit agit
comme un point de cristallisation des énergies sociales établissant et conservant
l’identité et les lignes frontalières des sociétés.
Conflit et dynamique
ethnique
De l’opposition au
monde apparaît un autre monde (Mohles et Rohmer 1972, p.13). « Concevoir un
ordre de droit comme quelque chose de souverain et général et non comme un
moyen dans la lutte des ensembles de pouvoir mais comme un moyen « contre »
toute lutte en général, constituera un principe «ennemi de la vie», un ordre
destructeur et désintégrateur de l’homme, un attentat contre son avenir, un
signe de fatigue, une voie sinueuse qui mènerait au néant (Nietzsche, 1994,
p.96)».
L’influence du
sociologue Georg Simmel dans notre théorie de l’ethnosystème est sans aucun
doute noble, aussi bien dans sa conception de l’espace comme « forme » sociale
avec façonnage territorial (et non l’inverse) que dans le cas qui nous
préoccupe maintenant, dans la vision du conflit en tant que socialisation : le
conflit cause et modifie des communautés d’intérêts, des organisations et des
unifications. Il ne peut exister une unité sociale dans laquelle les directions
convergentes des éléments ne soient pas traversées par des directions
divergentes. Les sociétés humaines comptent une structure «oximoronique», c'est-à-dire
contradictoire (Maffesoli, 1993, p.101). Toute société porte en elle non seulement
des aspects fonctionnels avec lesquels elle affirme et maintient son intégrité
mais aussi un certain nombre de croyances, de dogmes et de tendances qui
contredisent, nient et minent non seulement les positions et les structures
essentielles du groupe, mais aussi, souvent, leur existence même (Devereux,
1973, p.57). Le conflit est la condition sine qua non de la vie sociale
et le mécanisme du début et/ou de galvanisation des parcours de nombreux
ethnosystèmes. Les genèses ethniques et les moments de restructuration
ethnosystémique sont souvent en relation avec les tensions sociales et les
conflits de divers magnitudes: la cristallisation de l’ethnosystème afrikaner
d’Afrique du Sud dérive des affrontements entre Nguni et Britanniques ; les
douze chefferies de la région du wasulun (sud de l’actuel Mali) formaient une
unité (l’ethnosystème wasulunka) tant qu’elles résistaient ensemble aux États
maninka et banmana des alentours (Amselle, 1987, p.124). L’officialisation de
l’ethnonyme « bosniaque » (musulmans slavophones de la Bosnie et du Sandzak de
Novi Pazar) eut lieu à la fin de l’année 1993, en plein conflit armé. Au sud de
l’actuelle Somalie, le précité ethnosystème gosha a gagné en solidité en
coïncidant avec la résistance contre les systèmes ethnosociaux voisins (la
lutte contre les Ogaden et les Biimaal, par exemple). Du conflit contre
l’ennemi commun, les Malinkés, est née la genèse de l’actuel ethnosystème
Khasonké (ouest de Mali). Les divers groupements classiques Nockhchi (plus connus comme
tchétchènes) ont aggloméré leurs parcours sociaux durant le XIXème siècle, en
conflit avec les forces tsaristes. Il faut tenir compte du fait que près de la
moitié des clans tchétchènes sont d’origine étrangère, ce qui n’a absolument
pas été un obstacle à leur fonctionnement comme ethnosystème.
Le conflit
agit souvent comme ce que Ilya Prigogine catégorise sous le nom de « nucléation
», un processus qui implique un déploiement des forces centripètes de la
part d’un ethnosystème concret, appliquant ce processus à un point de
pivotement déterminé à partir duquel se renforcerait (ou créerait) l’ensemble
ethnosocial. Ces points de pivotement
en question sont caractérisés dans la théorie ethnosystémique comme
«matrices sociopsychologiques».
Matrice
socio-psychologique et filtres identitaires
Le géographe Jean
Gottman soulignait que, de facto, les systèmes de résistance au
changement sont plus abstraits que matériels, et qu’ils consistent en une série
de symboles que lui appelait «iconographies» (Gottman, 1952). Ce concept gottmanien
est relativement comparable à celui de «matrice socio-psychologique»
(Cabezas López, 2000, p.474) compris comme un axe d’intégration symbolique,
noyau de cohésion des forces sociales qui fonctionne grâce au consensus
collectif existant autour de sa plausibilité lorsqu’il s’agit d’apporter des
structures intellectuellement valables qui rendent possible un minimum de
cohérence « sociologique ». La matrice socio-psychologique alimente la
collectivité avec les outils nécessaires (« les ressources symboliques ») pour
se différencier et se reconnaître comme système social autocentré (Cabezas
López, 2002 [1]). Ainsi, à partir de ces matrices se déploieraient des voies
concrètes que chaque collectivité ethnique réélabore ou réinvente sur la base
des contraintes géo-historiques. Le concept de conatus (Spinoza, 1975)
est similaire à l’idée de matrice socio-psychologique ; ce concept se présente,
prima facie, comme une catégorie purement logique dont la fonction
réside dans la caractérisation du mécanisme latent qui permet le remodelage de l’extérieur
d’un système concret. Ce « mécanisme latent » n’est autre que la « volonté de
différenciation » (profondément « politique », dans le sens que nous donnons au
terme), volonté impulsée par l’existence de bénéfices psychosociaux déterminés
qui dérivent du caractère prioritaire donné (socialement valable) à cette
différence. Cet exercice est basé sur divers mobiles qui dépendent du futur
considéré culturellement (ergo: arbitrairement) comme désirable. Ainsi,
par exemple, faire passer les intérêts économiques avant dérive de sa préalable
valorisation culturelle, et non pas d’une nécessité pan-humaine « primordiale »
ou archétypique. Et nous pourrions dire la même chose des autres intérêts
(religieux, administratifs, etc.).
La nature des recours
symboliques choisis est le précipité de conditions socio-historiques et
géographiques spécifiques, mais sa fonction est toujours la même : permettre la
« différenciation » et constituer le cultural stuff (Jenkins, 1999). Il
y a une étroite relation entre l’attitude centripète et l’attitude centrifuge,
vu que tout système doté d’une force suffisante, sûr de son identité, de sa «
raison interne » (Maffesoli, 1997) métabolise les éléments prêtés. Ainsi, un
afflux continu de forces externes est, en fin de compte, nécessaire pour
maintenir la «longue vie» d’un ethnosystème et est aussi requise l’existence de
«filtres identitaires», de frontières poreuses qui traduisent, sélectionnent et
transforment les matériaux et les informations reçus (Lotman, 1985).
L’ethnosystème représente un phénomène de fermeture visant à empêcher aussi
bien l’hémorragie dans son environnement que l’invasion de l’environnement du système,
mais quel qu’en soit l’aspect, c’est un système ouvert qui fait partie de son
environnement (les autres ethnosystèmes), avec lequel il s’intègre à ce système
puisqu’il le pénètre, le traverse, le coproduit (Morin, 1984).
Ethnosystèmes
et complexité
Tout
ethnosystème est « complexe » dans le sens littéral du terme: complexus
(tissu très imbriqué). Les ethnosystèmes sont une manifestation chrono-spatiale
de cette profonde complexité, et sont le produit et en meme temps le démarrage
de relations sociales. Ces relations sont tantôt extrasystémiques. De fait,
comme nous l’avons déjà exposé ici à plusieurs reprises, l’idée d’ethnosystème
écarte toute conception statique des réalités socio-identitaires et souligne
leur caractère dynamique (de dynamis: énergie, force) pluriel et interconnecté.
Avec Lévi-Strauss (1987, p.192), il faut souligner l’importance de la « triade
asymétrique » qui révèle la nature ternaire du dualisme concentrique: c’est un
système qui ne se suffit pas à lui-même et qui doit toujours faire référence à
son environnement, à la relation écologique. En plus, le terme «système» renvoie
à l’idée d’union (syn) d’un tout organisé en une cohesión déterminée,
toujours provisionnelle mais, à son tour de longue durée dans les cas où les
événements et les impondérables du temps historique qui passe y sont véhiculés
et intégrés. L’ «ethnicité» est, en elle-même, un «complexe», une réalité
psychoaffective formée par la coagulation, l’agglutination et la synthèse d’une
totalité (Morin, 1984). Toute ethnicité est psychologique (Devos, 1981, p.131).
Si nous
ajoutons à tout cela l’angle relationnel déjà commenté qui observe la
constitution des réalités sociales comme système de relations, la théorie
ethnosystémique se démarque tangentiellement des positions substantialistes,
essentialistes et organicistes. Aucun ethnosystème ne peut se régénérer en
isolement et, d’autre part, un ethnosystème ne se réfère pas à une substance ou
à une essence, mais à une « organisation autorégulée » qui maintient la
permanence du système dans sa forme (Gestalt), dans son existence (ex
stare : être en relation avec l’extérieur).
Les
ethnosystèmes non seulement doivent leur structure à la dialectique entre la
volonté de différenciation et les influences procédant de l’environnement
social externe, mais sont aussi intrinsèquement relationnels et pluriels. Selon
Morin, nous devrons souligner que pour que nous puissions parler de « système »,
il faut l’existence d’un maintien des différences, c'està-dire maintenir
les forces qui sauvent au moins quelque chose de fondamental à l’intérieur de
l’originalité des éléments, des objets ou des interconnexions (Morin, 1984). Les
éléments d’un système ne correspondent et ne coopèrent pas entre eux
malgré leurs différences, mais précisément parce qu’ils sont différents.
(Delgado, 1997). Ainsi, dans la
collectivité Marka du delta intérieur du Niger (actuelle république du Mali),
la matrice territoriale a servi d’espace d’interaction sociale dans lequel ont
eu lieu de nombreux processus de différenciation, d’agglutination identitaire,
de «frontiérisation», de fusion et de fission sociale, etc. Tout cela a fini
par sédimenter l’actuelle unité multiple que constitue l’ethnosystème marka: autour
d’une matrice socio-psychologique commune (l’adhésion à la communauté – l’Umma
– musulmane), je devine marka tout ce qui, dans la région sociogéographique du
delta intérieur du Niger, se convertit à l’islam.
Cette ample matrice a
permis de générer un ethnosystème qui englobe les Nono (islamisés durant les
XIIIe et XIVe siècles), les Soninké (certains d’entre eux fusionnés avec les
Peuls et les Berbères) arrivés en vagues successives, les Bwa, et finalement
les Bambara et les Futanké. Tous ceux-ci sont des Marka, à leur manière, avec leur propre qualité
distinctive.
Rappelons que «
différence » signifie littéralement : porter une autre qualité, avoir un autre
profil, un autre caractère dans le sens (littéral aussi) d’empreinte, signe,
marque.
En conclusion,
l’incorporation de la notion de système (système de ethnos,[5] ergo :
ethnosystème) implique les affirmations suivantes :
- Les
cultures ne se construisent pas dans l’isolement, mais dans une interaction
réciproque.
- La
société est un système ouvert, un alignement changeant de groupes humains sans
limites fixes, et sans une constitution interne stable.
- Les
systèmes ethnosociaux se forment par liasses de relations (ou de relations
entre des ensembles de relations) temporelles et spécialement changeantes
(Wolf, 1994).
D’autre
part, nous croyons qu’il ne peut exister de critères d’identification
exclusivement géographiques dans le sens euclidien et géométrique du terme:
nous avons déjà insisté précédemment sur la force sociale générée par l’espace
partagé, par le territoire avec lequel s’établit un lien d’une telle envergure
qu’une espèce de correspondance symbolique entre le groupe concret et l’espace
dans lequel ce groupe s’est cristallisé et/ou s’autoreproduit apparaît.
L’ethnicité est
relationnelle, et pour autant « interculturelle », « exprimable » et « pensable
» à partir de la géographie et/ou l’histoire (ou de la « religion », de la «
politique » ou de « l’économie »), mais on devrait toujours parler non de «
fictions » ou de « manipulations » masquées ou cachées précisément derrière ce
qui leur permet de se façonner mais d’ethnosystèmes qui sont la manifestation
d’une puissance sociale différenciée à partir de critères d’une nature très
diversifiée (religieuse, linguistique, économique, historique, géographique,
etc.), critères qui sont les expressions ponctuelles de la même nécessité de
lien social. Ceux qui dérivent de l’articulation des identifications sociales
et des ethnosystèmes sont autoajustés, pluriels, dynamiques, interconnectés,
contradictoires, kaléidoscopiques et paradoxaux, mais offrent un axe pluriel de
coexistence interculturelle.
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* Capítol «Ethnosystèmes. Processus d’identification et
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161-187, 2013.
[1] « Tolérance » est un concept « racistoïde » et
paternaliste qui dérive du verbe latin tollero qui signifie
(littéralement) « supporter, endurer, souffrir » avec résignation en faisant
étalage d’une « supériorité » devant les « supportés ».
[2] Ainsi, par exemple, les Toucouleurs de l’intérieur de la
Guinée Conakry, plus qu’ils ne reflètent une communauté diasporique,
constituent un ethnosystème spécifique toucouleurs établi sur une zone
différente de celle de leur origine, et intégré dans une constellation de
relations croisées spécifiques aux ethnosystèmes de la région.
[3] Les Joola constituent un ethnosystème complexe
(majoritaire dans la zone de la basse Casamance) formé par plus de dix
communautés ethnosociales très différentiées.
[4] La dénomination fijus di terra est un terme créole
qui identifie ceux qui parlent cette variante de la langue portugaise, produit
de la domination exercée dans la zone de la part de l’ancienne puissance coloniale
entre 1645 et 1886. Le fijus di terra est un groupe créé à partir de la
fusion entre les métisses d’ascendance lusitaine, immigrants de la
Guinée-Bissau voisine, et des populations Mandjak, Mankan et Pepel.
[5] Nous employons le terme grec ethnos dans
son sens primitif, entre autres significations : « groupe, consortium,
association ». La notion d’ethnosystème est métonymique, c'est-à-dire
applicable à diverses échelles chrono-spatiales qui forment un continuum entre
deux pôles : les civilisations conçues comme Stimmung (ambiance)
métaphore écologique qui renvoie au flux extérieur, à la relation, et à
l’interaction constante, et non aux plaques tectoniques, chères à Huntington et
compagnie ; la socialité (Geselligkeit). quotidienne, dérivée de la puissance
collective, mise en commun d’énergie, de communautés et de différences
(Maffesoli, 1990). La fonctionnalité de l’idée d’ethnosystème dans de très
diverses échelles, en plus de comporter une grande plasticité analytique,
permet de refuser des concepts comme «sous-système» ou «sous-groupe» qui
implicitement hiérarchisent les collectivités sociales. La théorie des ethnosystèmes, par
contre, les visualise depuis un plan horizontal et, en plus, souligne que, dans
tous les cas, il s’agit des mêmes mécanismes: nécessité de lien social,
d’identification, de frontières qui créent de multiples socialités, d’agglutination
de conscience, de pluralité interne, de complexité, de génération ontologique dérivée
de l’imagination sociale, de la volonté de différenciation, de la fonction
symbolique des ressources socioculturelles, de l’identification dynamique en statu
mascendi (mais qui génère des effets réels dans la vie sociale), de
l’importance de la conscience collective indépendamment des similitudes ou des
différences culturelles « objectives ».
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